Jacques Machefert
NUMBER FOUR
« 10 H 05 sur Royan Fréquence, c'est l'heure du jazz. Bonjour ».
Et juste après cet « original » lancement, Dexter
Gordon attaquait son increvable « Number Four », un
blues interprété en quatrième vitesse et figurant en
première position sur la face B de l'album « Daddy plays
the horn » publié en 1955 par le label californien Bethlehem.
En cet été 81, en France, on avait un peu oublié le saxophoniste
qui inspira John Coltrane. Bertrand Tavernier ne l'avait pas encore fait tourner
« autour de minuit ». D'ailleurs, à cette époque,
la messe royannaise du jazz n'était pas célébrée
dans une tranche de grande écoute, le dimanche matin, mais aux heures
obscures où il convenait de bien dissimuler ce qu'on appelait joliment,
les émissions spécialisées.
DAYS OF WINE AND ROSES
L'aventure avait commencé pour moi en juillet, quinze jours après
celle de la radio, quelques semaines après la libération des
ondes. Philippe, un collègue de travail qui sévissait maintenant
sur l'antenne, plus qu'à la banque, m'avait d'abord proposé
de participer à une émission sur la photographie. Amoureux d'images
depuis toujours mais conscient de la distorsion entre regard et parole, j'avais
décliné l'offre, sans toutefois verrouiller la porte. Il avait
donc frappé de nouveau quelques jours plus tard, en me faisant une
nouvelle ouverture motivée par mon autre passion, le jazz.
- Tu viens avec une dizaine de disques et on en discute. Prends des trucs
pas trop
J'avais donc pris des trucs pas trop
Mais assez tout de même pour
surprendre les rares auditeurs auditant de 16 H à 17 H, au plus fort
de la bronzette ou de la baignade en eau trouble et gironde. On dit qu'un
migraineux réputé incurable, resté à l'ombre sous
aspirine, aurait retrouvé un semblant d'espoir grâce à
Miles (bien épaulé par Coltrane) affirmant ce jour-là,
sur le coup de 16 H 40 que « Someday my prince will come ».
C'est du moins ce que prétend la tradition orale dont il serait inconvenant
de douter.
Le lendemain de cette première, Philippe m'assurait sans trop rigoler
qu'elle avait déclenché d'excellentes retombées. Le miraculé
avait certainement témoigné
Alors, puisque le jazz venait
de conquérir une part significative du marché médiatique,
l'expérience devait être poursuivie. Mes objections concernant
une disponibilité incertaine ainsi que mes doutes légitimés
sur des compétences aussi récentes que supposées, avaient
été balayés par l'enthousiasme du pionnier et quelques
arguments forts.
Tu bosses pas le samedi ? Le vendredi soir ce sera parfait !
Entre 22 et 23 heures, juste avant le ciné-club.
Bon, si c'est avant le ciné-club
Je peux bâtir
un programme mais pour l'animation, c'est pas mon truc
On fera comme l'autre jour. Je joue le rôle du candide et
toi celui du spécialiste.
Spécialiste, tu parles !
HOW
DEEP IS THE OCEAN
Cette formule allait durer quelques semaines mais très vite Philippe
me fit comprendre que sa vie de plus en plus trépidante ne lui permettait
plus de m'assister régulièrement. Un soir, il me demanda de
venir plus tôt. Et après m'avoir montré rapidement, vraiment
très rapidement, le fonctionnement de la régie, il me planta
comme un con devant les platines face à tous ces boutons hostiles et
colorés. Je le croyais déjà loin mais il entrouvrit la
porte pour me donner ses ultimes recommandations avant le grand saut dans
le vide hertzien.
Tu n'oublies pas de mettre la bande de nuit avant de partir. Et
surtout, Jacques, Évites de commencer toutes les phrases par « voici »
ou « maintenant ». N'aie pas peur de ménager
des pauses, le silence, ça ne gène pas l'auditeur
On m'a rarement donné un aussi bon conseil !
BODY AND SOUL
Au fil des années, « l'heure du jazz » a peu
évolué dans sa conception et dans sa présentation même
si j'ose l'espérer quelques progrès
de « culture jazzique », de maîtrise technique
et surtout d'aisance, ont pu être notés. L'émission était
très préparée ; j'y passais surtout
au début le plus clair de mes loisirs, cherchant les enchaînements,
les comparaisons, les différences, compulsant une documentation volumineuse.
Évidemment, je m'efforçais de ne pas effrayer le public avec
un discours trop hermétique ou une musique trop « difficile »
pour les non-initiés. Ainsi, le free-jazz eut-il rarement droit de
cité sur Royan Fréquence. Comme ce style révolutionnaire
était passé de mode avec l'arrivée de la gauche au pouvoir,
ça tombait bien ! Les temps étaient au « cocooning »,
au conservatisme en musique comme dans les autres manifestations de la vie
artistique. En contrepartie, je ne pense pas avoir sombré dans la mièvrerie
même s'il m'est arrivé une fois, une seule
de laisser choisir l'auditeur. Expérience navrante et instructive car
sur dix appels, huit réclamaient « Petite fleur »
et les deux autres, « In the mood ».
Je m'étais très vite aperçu qu'un peu d'ordre et de méthode
favorisaient une préparation plus rapide et aboutissaient à
une programmation plus intéressante. J'entrepris donc un travail fastidieux
dont je n'avais pas jusqu'alors ressenti l'urgence, classer mes disques. Puis,
un fichier se révéla indispensable ; je l'élaborai
avec différentes entrées, par musicien, par date, par morceau,
par style
J'arrivais donc à la radio, avec mes disques, mes petites
fiches et ma cassette de l'indicatif, « Number four »,
toujours le même pendant plus de treize ans. Je me suis également
équipé à cette époque d'un matériel (assez
sommaire) d'enregistrement pour pallier à mes éventuelles absences.
Mais j'ai toujours préféré le direct, le risque, l'instantanéité,
la spontanéité, l'oreille critique de l'auditeur, de l'autre
côté du micro, ce rapport presque intime avec cet inconnu exigeant
et muet. J'avais chopé le virus, j'étais en état de dépendance,
il me fallait ma dose hebdomadaire, de musique certes mais aussi de ce curieux
pouvoir accordé par une communication à sens unique.
ALL THE THINGS YOU ARE
L'Auditeur, il mérite bien une majuscule tant nous nous sommes tous
interrogés sur sa nature et parfois même je l'avoue
sur son existence. À son propos, j'ai entendu et j'ai pensé
tout et son contraire. Aujourd'hui, je ne sais plus trop
Mais je devais
l'aimer un peu puisqu'il me manque.
Un jour, j'ai même pris conscience que ce barbare existait aussi en
dehors de l'heure réservée au jazz. J'avais la bouche grande
ouverte, un tampon d'ouate entre lèvres et gencives, une roulette hurlait
sa fureur contre une de mes molaires. L'homme en blanc, profitant de mon handicap
momentané renversa les rôles.
Je voulais vous dire, Monsieur Machefert, le fameux bout de peau
qui s'est détaché de la lèvre de Miles pendant l'enregistrement
de la musique d'ascenseur pour l'échafaud, c'est une légende
pure et simple. Il avait trouvé cette sonorité bien avant
Sur cette forte affirmation, il me balança un jet de flotte fadasse
dans la cavité buccale et m'ordonna de cracher. Bon, si les dentistes
n'appréciaient plus les histoires d'arracheurs de dents, on était
mal barrés. En fait j'étais très fier qu'il écoute
mon émission et je n'ignorais rien de la justesse de sa remarque. Simplement,
les légendes sont souvent plus belles que la réalité
et certaines méritent d'être perpétuées. Celle-ci
tout particulièrement. Quand j'eus retrouvé une partie de mes
facultés, je lui fis connaître mon avis.
En tout cas, Miles, il a bel et bien sauté Juliette. C'est
pas une légende ça !
Mais entre le dentiste connaisseur et la ménagère de moins de
cinquante ans nostalgique des grosses ficelles qui attachent les petites fleurs
luthériennes, le panorama est vaste car l'Auditeur est avant tout unique.
À titre d'exemple, je me souviens des lettres enflammées d'une
gamine, une inconditionnelle qui écoutait RF chaque vendredi soir,
en rentrant de Bordeaux où elle étudiait. Elle joignait toujours
un dessin à son courrier. J'en ai gardé un qui me représente
de face, avec deux trompettistes, un blanc et un noir, me soufflant comme
des fous dans les oreilles. J'ai les cheveux dressés sur la tête.
Quant à Philippe, il me transmettait d'étranges demandes émanant
de ses nombreuses et éclectiques relations.
Mon banquier t'écoute, il est accro au jazz. Tu ne pourrais
pas lui repasser "Pasolini" par Petrucciani ? Il adore ça !
Pas de problème pour remettre une couche du père Michel, mais
pourquoi Philippe éprouvait-il le besoin de faire plaisir à
son banquier ?
NOW'S THE TIME
Si le contenu de l'émission est resté stable, on ne peut en
dire autant de son horaire. Plusieurs ont été essayés,
presque toujours en fin de soirée. Un temps, une rediffusion était
assurée le mardi après-midi, drainant une nouvelle catégorie
d'auditeurs mais m'interdisant totalement les musiques trop aventureuses.
Puis, vint l'idée du dimanche matin. Au départ, elle ne m'emballa
pas vraiment. Je considérais trop le jazz comme la musique des errances
nocturnes. Pourtant, la proposition était séduisante et constituait
sans le moindre doute, une "promotion". Je portai donc la bonne
parole donc le dimanche matin, préposé à la thérapie
des gueules de bois engendrées par un samedi soir trop arrosé.
Dans cette nouvelle tranche horaire, l'élargissement de l'audience
était indéniable. Mes copains, mes voisins, mes collègues
écoutaient non seulement mes commentaires mais surtout la musique,
celle que j'aimais et que désormais je pouvais partager. Évidemment,
parfois certaines réactions me déconcertaient.
T'as passé un truc hier, c'était super chouette.
Très cool, un guitariste (Pat Metheny sans doute). Dommage qu'il ne
joue pas plus fort
Le dimanche matin, je passe l'aspirateur, alors
Avant l'heure du jazz, il n'y avait personne, la radio retransmettait les
programmes de l'AFP audio. Après l'émission, il n'y avait généralement
personne non plus, je rebranchais donc le réseau. Ce contexte favorisait
les débordements. Je ne m'en privais pas. Un morceau commencé
même s'il durait vingt minutes, allait jusqu'à son terme.
Cette solitude apparente ne me pesait pas, bien au contraire, elle me permettait
d'apprécier pleinement la musique. Parfois le téléphone
sonnait pour demander une référence de disque, apporter une
précision, un conseil ou, plus souvent pour
lancer un appel de mémère qui, hier après-midi, dans
la forêt de la Coubre, avait perdu Toutou.
EVERYTHING HAPPENS TO ME
Il y eut bien des galères. Techniques en général :
une modification des branchements, la disparition du casque de pré-écoute
Des incidents certes mineurs mais suffisants pour déstabiliser complètement
un piètre technicien ! Ma plus grande surprise en arrivant un
dimanche matin, fut la découverte d'une nouvelle table de mixage aux
fonctions complètement inconnues. Pendant une heure, j'ai bataillé
en vain pour tenter d'obtenir le retour, me gardant bien de décrocher
le téléphone qui n'en finissait pas de se manifester. Je ne
savais même pas si quelque chose passait à l'antenne ! Plus
tard, j'ai appris que seuls les disques étaient audibles, de longs
silences séparant les tranches musicales. La radio idéale !
Il y eut aussi des émissions spéciales. Au lendemain de la mort
de Miles Davis, je pris l'antenne à 21 heures pour ne la laisser qu'à
5 heures. Toute la nuit, les copains défilèrent dans le studio,
une bouteille et un disque à la main. Un moment, ils étaient
bien une cinquantaine assis par terre, dans une fumée à couper
au sabre d'abordage. Belle veillée funèbre autour de la grande
musique du prince des ténèbres avec en prime, la diffusion d'un
concert grandiose piraté dans les arènes de Nîmes. Mais
chut
TOMORROW IS THE QUESTION
Aujourd'hui, je n'entends pas plus de jazz sur Royan Fréquence qu'ailleurs
mais à vrai dire, j'écoute peu. J'ai quitté la radio
quand elle a été vendue, quand elle a pris d'autres directions
vers d'autres objectifs
Une discothèque bien fournie me permet
heureusement de poursuivre l'assouvissement d'une passion que je partage le
plus souvent possible en assistant à des concerts et à quelques
festivals. Justement, hier soir, à Bordeaux, j'ai vu et surtout entendu
le fabuleux quartet d'Herbie Hancock, avec Dave Holland à la basse
(monstrueux !). Dans le public, j'ai reconnu un couple de royannais.
Alors, tu reprends quand ?
Who knows ?